Le travail
de Guillaume Villaros s’organise souvent autour d’un motif simple et
déstabilisant : la fleur carrée.
La fleur, symbole universel du vivant, de la fragilité et de l’éphémère, est
traditionnellement associée à des formes libres, organiques, irrégulières. Chez
Villaros, elle est volontairement contenue dans une géométrie stricte. Le
carré, forme rationnelle et construite, s’imposerait-elle alors comme un cadre,
une limite, une contrainte ?
Cette transformation - si elle se veut aussi esthétique - constitue le cœur même de sa démarche artistique. En enfermant la fleur dans une forme qui n’est pas la sienne, l’artiste interroge la manière dont le vivant — sensible, inutile, non productif — s’adapte à des structures imposées : normes sociales, cadres mentaux, systèmes de contrôle, attentes collectives.
La fleur carrée n’est ni détruite ni effacée. Elle demeure reconnaissable. Si elle peut incarner un état de tension : celui d’un vivant contraint, maintenu dans un équilibre fragile entre adaptation et résistance silencieuse, elle survit et d’épanouie.
La répétition du motif est essentielle. Villaros ne cherche pas à multiplier les sujets, mais à approfondir une même question. Chaque toile devient une variation : changement de couleur, de densité, de respiration. La fleur agit comme un motif obsessionnel, presque introspectif, un terrain d’expérimentation émotionnel et plastique.
La couleur y joue un rôle central. Elle ne décrit pas un paysage extérieur, mais crée un
espace mental. Tantôt sourde, tantôt vibrante, elle enveloppe la fleur,
accentue la contrainte ou suggère une forme d’apaisement. Elle est le lieu où
la tension se fait sentir.
Parfois, un
autre élément apparaît : le fruit rond. Contrairement à la fleur, le fruit est
abouti, plein, utile, consommable. Il conserve sa forme naturelle. Cette
présence ponctuelle introduit un contraste fort. Là où la fleur - processus
fragile, devenir - est cadrée et contenue, le fruit - résultat, accomplissement
- est autorisé à être lui-même.
Cette coexistence peut révéler une lecture plus large du monde contemporain :
ce qui produit, ce qui aboutit, ce qui est utile est accepté. Ce qui est
fragile, gratuit, en devenir doit se plier.
À travers ses fleurs carrées, Guillaume Villaros ne représente pas une nature idéalisée. Il propose une réflexion sensible sur la condition du vivant dans un monde structuré, normé et rationnel. Son œuvre ne dénonce pas frontalement. Elle observe, retient, maintient. Les fleurs carrées ne crient pas. Elles tiennent.
***
Le vivant sous contrainte : la fleur carrée évoque la nature enfermée dans des cadres humains — normes, villes, systèmes, habitudes.
Le temps figé : le carré arrête le mouvement naturel de croissance et de flétrissement. La fleur devient une icône, presque un souvenir.
La lutte
entre émotion et contrôle : c’est une image très mentale, où la sensibilité est tenue en respect
par la structure.
Chez Villaros, le carré n’est pas un gimmick graphique. Acte de résistance
silencieuse ? la fleur existe encore, elle est reconnaissable, mais elle a dû
s’adapter à une forme qui n’est pas la sienne.
Pourquoi ça fonctionne si bien visuellement ?
PNotre œil reconnaît immédiatement la fleur, puis bute sur
l’incongruité du carré. Ce léger malaise crée un arrêt — on regarde plus
longtemps, on questionne. La fleur carrée n’est pas une fantaisie, c’est une
métaphore. Une fleur qui survit, mais dans un monde trop droit pour elle.
Guillaume Villaros ne peint pas des fleurs, il peint sa fleur. Le fait de
revenir sans cesse aux mêmes formes florales n’est pas un manque d’inspiration,
c’est un choix conceptuel. La répétition - comme une obsession - fait de
la fleur un motif intérieur, presque un autoportrait déguisé. Ce qui change, ce
n’est pas la fleur, mais la tension autour d’elle — couleur, densité,
enfermement, respiration.
La variation
prime alors sur le sujet. On est dans un laboratoire émotionnel : chaque toile
teste une nouvelle pression exercée sur le même vivant. Un peu comme Morandi
avec ses bouteilles ou Monet avec ses nymphéas : le sujet devient un
prétexte à creuser, pas à raconter.
Les couleurs chez Villaros ne sont jamais innocentes. Elles font trois choses à la fois :
Elles
remplacent le décor : la couleur est l’espace.
Elle enferme, absorbe ou libère la fleur.
Elles disent l’état intérieur :
- Tons sourds → retenue, silence, tension
- Couleurs franches → affirmation, presque un cri
- Contrastes nets → conflit
- Harmonies douces → réconciliation provisoire
Elles luttent contre le carré. Souvent, la couleur
déborde visuellement, vibre, résiste à la rigidité de la forme.
C’est là que la fleur « gagne » un peu.
Ce que tout ça raconte, au fond...
Toujours la même histoire, mais racontée autrement : Comment rester vivant, sensible, organique quand tout pousse à devenir droit, stable, carré ? La fleur carrée n’est ni vaincue ni libre. Elle tient. Et c’est précisément pour ça qu’on s’y attache.
Vision & ambition : Une contrainte qui rend libre
À première vue, les fleurs carrées de Guillaume Villaros peuvent surprendre. Associer la fleur — symbole du vivant, du mouvement, de l’éphémère — à la rigueur du carré — forme géométrique, stable, presque autoritaire — relève du paradoxe. Pourtant, c’est précisément dans cette tension que se déploie toute la liberté du peintre.
Chez Villaros, le carré n’est pas une prison. Il est un choix. Une contrainte volontaire, assumée, qui sert de point d’ancrage à la composition. En fixant la forme globale du bouquet, l’artiste se donne un cadre clair, presque silencieux, à l’intérieur duquel la peinture peut respirer. Cette décision n’appauvrit pas l’œuvre ; au contraire, elle la densifie. La liberté naît ici non de l’absence de règle, mais de son acceptation.
À l’intérieur de ce carré, tout devient possible. La matière, travaillée au couteau, échappe à toute rigidité. Elle est épaisse, irrégulière, vivante. Les empâtements se heurtent, se superposent, vibrent. Le geste reste libre, instinctif, presque charnel. La géométrie du carré ne contraint pas la peinture : elle la contient, comme un champ retient l’énergie sans jamais l’annuler.
La lumière joue un rôle central dans cette liberté. Chez Villaros, elle n’est jamais dessinée ni imposée. Elle surgit de la matière elle-même, glisse sur les reliefs, s’accroche aux aspérités du couteau. Selon l’angle du regard, elle se transforme, se déplace, disparaît. Le carré fixe l’espace, mais la lumière, elle, refuse toute forme définitive. Elle circule librement, rappelant que l’essentiel échappe toujours à la structure.
Il faut également souligner le refus du décoratif. Un bouquet carré pourrait facilement devenir un motif agréable, presque ornemental. Villaros s’y oppose. Les couleurs sont denses, parfois graves. Les équilibres sont tendus. Rien n’est là pour séduire immédiatement. Cette retenue est une autre forme de liberté : celle de ne pas flatter le regard, mais de l’engager. Le spectateur n’est pas invité à consommer l’image, mais à s’y confronter.
Enfin, les fleurs carrées se situent dans un entre-deux fécond, à la frontière de la figuration et de l’abstraction. On reconnaît un bouquet, sans pouvoir l’identifier précisément. Le carré dissout la narration, efface l’anecdote, libère l’œuvre de toute symbolique attendue. Ce qui demeure, c’est une présence. Une sensation. Un espace intérieur.
Ainsi, la liberté de Guillaume Villaros ne se trouve ni dans le sujet, volontairement simple, ni dans la forme, clairement contrainte. Elle se loge ailleurs : dans la matière, dans le geste, dans la lumière, dans cette tension maîtrisée entre rigueur et abandon. Les fleurs carrées ne sont pas une limitation de la peinture ; elles en sont la condition.
Guillaume Villaros ne cherche pas à s’inscrire dans la course à la nouveauté ou aux modes artistiques les plus en vue. Son ambition semble davantage introspective, sensorielle, laborieuse : révéler la beauté simple (un bouquet, un fruit, un vase) en sublimant la lumière et la matière. Par la texture, le geste, le couteau — plutôt que le pinceau —, il vise une peinture vivante, vibrante, émotionnelle.
Comme le note un commentateur de son travail : « Une toile de Villaros s’écoute et se regarde ». Cette approche – entre impressionnisme, sensibilité moderne, recherche de la matière — fait de son œuvre une forme d’hommage à la vie simple, transparente, “libre de toute évidence”.
Car chez Villaros, la liberté n’est pas ce qui s’oppose à la règle.
Elle est ce qui naît grâce à elle.
.jpg)
No comments:
Post a Comment